Pierre Marcolini : “Ceux qui m’ont connu savent ce que j’ai traversé”
Star parmi les stars au pays du chocolat, le seul nom de Pierre Marcolini suffit à faire frétiller les papilles. Mais du haut de tous ses trophées et de son mètre nonante et quelque, l’homme est resté un délice de simplicité. C’est ce que lui a appris sa mère, un mètre cinquante de parole cash et de volonté. D’après un texte de Florence Hainaut. Photos : Laetizia Bazzoni.
À la rencontre de Pierre Marcolini
Vous êtes né dans un milieu très modeste, d’une mère célibataire femme de ménage. Vous voulez bien qu’on en parle ?
Pierre Marcolini : « Bien sûr ! Je suis fier de cette histoire. Il faut la replacer dans le contexte de l’immigration. Je suis né en 1964 près de Charleroi, mes grands-parents vivaient dans une cité ouvrière. Ma mère, qui avait 20 ans, voulait être autonome et échapper aux jugements humiliants sur sa condition, alors elle est montée à Bruxelles, comme on disait à l’époque. »
Être l’enfant d’une mère seule dans les années 60, ça ressemblait à quoi ?
Pierre Marcolini : « C’était déjà un stigmate. Et puis s’appeler Marcolini ne facilitait pas les choses. Il faut réaliser que dans certains cafés de Liège ou de Charleroi, on voyait encore des panneaux « Interdit aux Italiens et aux chiens ». On nous traitait de profiteurs, de macaronis. Les enfants peuvent être cruels. »
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Les adultes aussi…
Pierre Marcolini : « Effectivement, je me souviens d’un professeur, je ne sais pas ce qui lui avait pris ce jour-là, peut-être que son club de foot avait perdu contre un club italien, il a été pris d’une rage soudaine et a expulsé les quatre élèves italiens de sa classe en criant : « La bande des ‘i’, dehors ! » J’avais 14 ans. Toute mon enfance a été marquée par la révolte : le combat pour avoir le droit d’exister dans une configuration familiale imparfaite et le rejet brutal lié à un racisme primaire. »
Même adulte et largement reconnu, ce petit « i » en a fait tiquer certains…
Pierre Marcolini : « Je me souviens d’une scène, lors d’une soirée caritative. Je monte les escaliers avec mon épouse et mes enfants lorsqu’une dame très chic me sourit tout en me disant : « Quel chocolat extraordinaire, quel dommage qu’il y ait un ‘i’ de trop dans votre nom ! » Je suis resté bouche bée. Aujourd’hui, je réagirais différemment. J’ai fait mon service militaire, j’ai vécu la grande naturalisation, je dirige 180 collaborateurs, je paie mes impôts et je suis un bon citoyen. Je suis bruxellois, j’aime cette ville passionnément. Je ne me laisserais plus insulter comme ça. »
Et puis s’appeler Marcolini ne facilitait pas les choses. Il faut réaliser que dans certains cafés de Liège ou de Charleroi, on voyait encore des panneaux « Interdit aux Italiens et aux chiens ». On nous traitait de profiteurs, de macaronis. Les enfants peuvent être cruels.
Vous vous sentez belge, italien, bruxellois, européen ?
Pierre Marcolini : « Comme beaucoup d’Italiens, je suis entre deux mondes. Je préfère donc m’inscrire dans un parcours identitaire européen, car notre histoire pâtissière puise dans des traditions espagnoles, françaises, suisses. Mais si je dois être honnête, je me sens plus bruxellois que belge. Même si je suis né à Charleroi. D’ailleurs, quand on revenait dans la famille, mes cousins disaient : « Les gens de la capitale arrivent ! » Il y avait un décalage. Aujourd’hui, on me dit : « Ah, tu vas à Saint-Gilles parce que c’est the place to be ! » Mais non, c’est là que j’ai vécu, dans un quartier pauvre, bien avant que la commune soit cool. »
Vous dites que votre mère a fait fonction de mère et de père et qu’assumer ce double rôle signifie souvent n’exceller ni dans l’un ni dans l’autre.
Pierre Marcolini : « Ce n’est pas un reproche et cela explique en partie l’homme que je suis aujourd’hui. Maintenant que je suis père et grand-père, je constate combien il est facile pour des enfants de juger leurs parents, mais on fait ce qu’on peut, avec les armes, les bagages et les moyens financiers dont on dispose. Ma mère a bossé dur et je lui dois énormément, comme ces valeurs de respect et de travail acharné qui sont ancrées en moi. J’ai grandi à une époque où on ne disait pas : « Je t’aime. » Mais les choses ont évolué : certains soirs, après un bon verre de vin, un cigare pour moi, une cigarette pour elle, on se dit les choses. Et elle est remplie d’une fierté de maman, qui n’a rien d’arrogant. Je l’ai déjà surprise, quand les gens lui demandent s’il y a un rapport entre elle et moi, à rougir en disant qu’elle est ma mère.
Or, ce n’était pas gagné…
Pierre Marcolini : « Faut dire qu’à l’école, je ne brillais pas vraiment. Je suis entré au Ceria à 14 ans et j’ai adoré les études. Notre prof nous a conseillé de faire très vite des stages pour vérifier si ce métier nous convenait. En pâtisserie, on ne côtoie réellement le métier qu’après cinq ou six ans d’études. Et pas mal d’élèves décrochent, tant c’est difficile et en décalage avec la société. On se lève au milieu de la nuit, on travaille pendant toutes les fêtes, les vacances.
Vous avez commencé où ?
Pierre Marcolini : « J’ai poussé la porte de la pâtisserie du quartier, La Bonne Tarte, chaussée d’Alsemberg. Je me suis proposé comme stagiaire bénévole, je me souviens de la tête de la patronne ! Dès le lendemain, je débutais à 4 h du matin.
Vous avez quitté le nid très tôt…
Pierre Marcolini : « À 15 ans. Je détestais mon beau-père, il était exécrable. Avec ma mère et mon frère Sieg, ils ont déménagé en Espagne, c’est ma tante Rita qui m’a accueilli, à Courcelles. Je l’adore, même si je ne lui téléphone pas assez souvent. À 16 ans, alors que la majorité était fixée à 21 ans, elle est devenue ma tutrice. J’ai vite pris conscience de l’importance de son geste et j’ai tout fait pour ne pas être une charge pour elle. J’ai intégré l’Ifapme, à Lodelinsart, puis trouvé un poste d’apprenti dans une pâtisserie à Chapelle-lez-Herlaimont.
Je touchais 300 francs par mois, ça me permettait de payer le tram et mon logement, chez Madame Jeanne. Je logeais dans le grenier, il y avait un petit chauffage au gaz qui me faisait craindre pour ma vie.
Je touchais 300 francs par mois, ça me permettait de payer le tram et mon logement, chez Madame Jeanne. Je logeais dans le grenier, il y avait un petit chauffage au gaz qui me faisait craindre pour ma vie. Le matin, j’allumais le gaz, je me débarbouillais, je mangeais la tartine jambon-fromage que Madame Jeanne me faisait tous les matins, puis je prenais le tram de 5 h. Quand je voulais me laver les cheveux, je demandais une bassine, je faisais bouillir de l’eau. Et on ne jetait pas l’eau, on la réutilisait pour la vaisselle ! Le moment suprême, c’était le dimanche chez ma tante, avec mon oncle Bruno et leur fille Corinne. Un moment de vie familiale avec de délicieux petits plats et des bains chauds. Ceux qui m’ont connu savent ce que j’ai traversé, ils savent que j’ai bossé.
Retrouvez cette rencontre en intégralité dans le GAEL d’avril disponible en librairie.
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